La terre ne tournait pas rond ces temps là. Elle tournait carré. Elle se devait de respecter certains angles de longitude et latitude imposés par les normes informatiques en vigueur, ce qui facilitait quand même le calcul des coordonnées de repérage géométrique de chacun. Bien sûr, beaucoup de populations avaient du être sacrifiées pour la réalisation de ce formidable réseau interactif des habitants de la terre, car il avait bien fallu couper quelque part les rondeurs de la terre d’antan pour qu’elle devienne carré. Et comme le Créateur n’avait pas daigné scier la terre en un cube parfait du haut de son ciel étoilé, il avait bien fallu rogner sur quelques continents à coup de dynamitage atomique.
Les entrepreneurs de ce plan de normalisation planétaire s’en étaient chargés et avaient du patiemment filer leur toile, d’abord diffuser internet et le téléphone portable pour que chacun prenne conscience de la nécessité du numérique dans un système préalablement voué à la course aux bénéfices. Ils avaient ensuite instillé petit à petit par quelques spectaculaires opérations terroristes la nécessité d’un contrôle généralisé des individus par la possibilité de leur repérage biométrique sur GPS à l’aide d’une puce insérée sous la peau remplaçant simultanément la carte d’identité et la carte bancaire. Ainsi la sécurité de chacun apparaissait assurée. Il avait fallu ensuite faire pression sur un ensemble de gouvernants pour soutenir leurs plans et corrompre certains continents pour les soumettre ultérieurement au rabotage de leurs terres, suffisamment afin de créer les angles nécessaires à la parfaite réflexion des ondes satellitaires sur l’ensemble de l’équipement informatique planétaire. Certes les ambitions initiales de faire de la terre un cube parfait avaient dues, face à la difficulté de réalisation technique comme de logistique géopolitique que cela impliquait, renoncer au cube poli pour une figure géométrique moins parfaite symboliquement, mais somme toute beaucoup plus efficace pratiquement. Le nom de cube ou de terre carré était toutefois demeuré pour désigner le polyèdre ainsi façonné par l’esprit humain dans l’espace. Les cartels financiers et de pouvoir qui avaient initié ce projet avaient beau avoir la main mise sur le marché boursier international et disposer de suffisamment de gouvernants, d’industriels et d’armées à leur botte, ils avaient du faire face à leur dissensions internes sur l’orientation de ce projet en faisant converger leurs intérêts communs de manière optimum et en réduisant à minima le flot des résistances populaires et individuelles.
Les moyens utilisés étaient de différentes natures : classiques et direct par la soumission des masses s’y prêtant au religieux, au militaire ou à l’idéologie consumériste ainsi qu’à une organisation politique du pays où le pouvoir est donné à quelques uns (la démocratie était un modèle idéal de la soumission des masses, car il se constituait officiellement avec le consentement récurrent des populations) ; indirect mais tout aussi efficace était l’influence constante des médias qui formaient l’opinion de tout un chacun. Il y avait également le système médical qui administrait des doses croissantes de calmants, de sédatifs et autres anti-dépresseurs ainsi que différents remèdes pour former la dépendance à la maladie intégrée devenant état normatif comme au remède généreusement pourvu par l’état providence. Plus pernicieux mais tout à fait nécessaire pour réguler les populations marginales ne s’ordonnant que difficilement aux normes actives de productions de capital, le marché de la drogue permettait de générer des bénéfices deux fois plus importants que le produit national brut et de démanteler de manière préventive les velléités rebelles en proposant, somme toute à bon marché, des paradis artificiels permettant de supporter avec une certaine douceur l’inévitable dureté de la loi du marché général où chaque être humain se devait de se vendre chaque mois pour une certaine somme d’argent. Ceci correspondait grosso modo aux moyens quasi officiels à disposition de chaque état, la lutte contre la drogue étant bien entendu surtout la lutte contre les réseaux de drogue concurrents à ceux de l’état.
Mais les sociétés et familles qui tournaient les manivelles des engrenages étatiques à un niveau au dessus disposaient d’autres outils afin d’acheminer leur plan à bon port. Ils avaient notamment acquis une certaine maîtrise scientifique en matière de guerre climatique, terrorisme viral et chimique, cultures et êtres humains génétiquement modifiées, clonage, influence sonique du cerveau humain par basses fréquences et autres procédés nucléaires qui contraignaient la masse humaine à se soumettre à de tels changements que sa capacité de réaction vis-à-vis du plan était à peu près nulle. Même ceux qui soupçonnaient quelque machiavélique stratagème dans le déroulement des événements évolutifs de l’humanité ces derniers temps étaient eux-mêmes dupés par l’ensemble des intoxications informatives existantes, le faux se mêlant avec le vrai, la science fiction avec la réalité sans que plus personne ne sache vraiment discerner ce qui se tramait à leur insu. Il était d’ailleurs plus supportable pour l’ensemble que l’ignorance prévale sur la destinée globale de l’humanité comme les troupeaux de vaches broutaient bien plus paisiblement que si elles avaient conscience qu’on les élevait pour l’abattoir. Ceux qui devinaient quelque chose et qui avaient l’intelligence de reconnaître leur infériorité dans le rapport de force existant se contentaient de tirer leur épingle du jeu comme tout un chacun et de se reporter sur un quelconque idéal ou imaginaire afin de se créer eux-mêmes la drogue que le système n’a pu leur inoculer de manière suffisamment efficace. Au besoin quelques figures subversives et de révolte étaient ça et là magnifiées afin de répandre dans l’être humain soumis corps et âme - qu’il n’avait du reste plus- la croyance en sa liberté dans cet état. Généralement il avait été pris par précaution le soin d’abattre ces figures symboliques de telle sorte que l’être humain commun sache que la liberté de rébellion au système se payait par la mort et que sans qu’il soit expressément défendu de suivre leur exemple, une grande modération et prudence était ainsi suggérée dans cette voie pour ceux qui attachaient du prix à leur longévité ici bas. Pour les autres plus fanatiques, il y avait suffisamment de causes servant directement ou indirectement ce dessein d’asservissement massif de l’humanité qu’ils ne faisaient pas trop souci, sauf officiellement évidemment, du fait de leur violence visible confortant le besoin d’ordre et donc le pouvoir supra mondial en marche.
Les entrepreneurs étaient aussi les destructeurs et avaient tout prévu, tout sauf l’imprévisible. La terre entra en rébellion, pas ou peu d’hommes, la terre. Tous les esprits de la nature se soulevèrent. Les entrepreneurs ne connaissaient pas les esprits de la nature ni la plus grande part de l’humanité d’ailleurs, mais cela n’importait plus aux esprits de la nature qui jusqu’ici, avaient pour ordre cosmique de coopérer avec la race humaine au jardin de la terre. Quand la terre elle-même fut en danger par l’activité de l’homme et ses croyances dominatrices, sa puissance comme endormie se réveilla comme un volcan en éruption. Elle se mit à s’ébrouer comme un chien qui secoue ses puces devenues trop nombreuses et assoiffées de sang et elle trembla de toute sa terre en se convulsant, renversant ses eaux et ses vents, ses courants et son sang. Oui la terre bleue comme une orange devenait sanguine ces jours là.
La terre, comme tout être vivant animé avait sa salive et son sang et sa salive écumait sur les mers et son sang était en éruption sur la terre. De nombreuses fusées partirent au loin durant ces temps, les magnats de l’or gris noir et blanc voyant disparaître en fumée l’ordonnancement de leurs plans filaient dans leur canot de sauvetage rejoindre quelque station spatiale lointaine en autonomie stellaire prévue au cas où. Il est de tradition que les monarques s’exilent durant toute révolution…mais la révolution était cosmique et c’est l’ensemble du système solaire qui par la mutation de la terre ayant repris son autonomie interne se retrouvait dans la nécessité de lui aussi sortir de sa vaste nuit pour briller plus intensément l’éclat de ses luminaires. Toute la galaxie s’élevait en intensité, la nuit sidérale était comme surprise à l’aube par un nouveau soleil qui lui était né en son sein, infime et infini, invisible et rayonnant. Les livres révélés et détournés à des fins religieuses et d’asservissement des populations avaient appelé ce jour le Jour de Dieu.
Que pouvait donc l’humanité face à ce feu tombant des étoiles, ce renversement du matin et du soir, ces maisons réduites en poudre, cette lune de sang et ce soleil noir ? L’humanité ne pouvait rien. Mais le cœur de chacun pouvait respirer un autre air que l’atmosphère confinée avec laquelle on l’avait bassiné : soudain de nouvelles musiques surgissaient dans les sphères et en gardant le pied planté entre lave et rocher, l’étincelle d’âme de chacun pouvait se ranimer, aspirer à devenir étoile dansante et libre dans le chaos et la fumée, et dédier son rayonnement à ses sœurs et frères encore satellisés par l’ancienne terre.
Oui, le cœur de chacun pouvait devenir une étoile brûlant les buissons épineux de la terre qui n’étaient pas ardents, plantant de nouveaux arbres pour de nouveaux cieux, bâtissant des alcôves de lumière pour accueillir leurs nouveaux chants et amour radieux. En fait de Jour de Dieu, ce fut la nuit la plus nuptiale que la terre ait connu : chaque âme dû trouver à la lueur de sa propre flamme la force de jaillir en feu sidéral. Chaque être dû hisser ses bras jusqu’à en faire des ailes de l’esprit, darder ses yeux au-delà du gel gris poussiéreux de la vie et des flammes bleues astrales de la poésie. Chaque appelé dû appeler de toutes ses pores et capillarités la lumière des lumières pour abonder le sang de grâce incandescente, jusqu’à ce que l’oiseau de Feu assoupi dans le corps cendré de rouge renaisse en un envol majestueux vert lumineux, transfiguré, réveillant ensuite les morts des cimetières et redonnant vie aux spectres et aux ornières des vallées par une vie si radieuse que même la mort et la nuit en furent dissipés pour l’éternité. L’histoire ne dit pas ce qu’il advint de ceux qui étaient trop terre à terre, mais des bruits courent dans les galeries souterraines que certains trouvèrent aussi leur salut non par une métamorphose électrique perçant la voûte du Ciel mais en revenant vivre près des sources chaudes volcaniques, quelque part sous la terre, préparant la future glaise nécessaire au souffle de la prochaine Genèse…Mais ceci est une autre histoire.
Signé : 2ème D.B
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